**Outil de démarche ethnographique et d’analyses des pratiques professionnelles
– Cédric Audouard & Daniel Cueff**
Le recueil des données d’observation est essentiel et doit être consigné par écrit. La technique du journal de bord daté est particulièrement adaptée. Le pédagogue de rue y relate chaque jour ses observations, ses descriptions, son analyse des situations rencontrées. Ce journal peut servir de base à une réflexion collective. L’arrivée du pédagogue de rue dans un milieu où il est au départ étranger à la situation modifie de fait la situation. Une attention particulière sera donc portée à l’analyse de ses perturbations et aux différentes formes d’expressions qu’elles peuvent prendre, pour tenter d’approcher au mieux la réalité de vie des personnes ciblées par le pédagogue de rue. Le journal de bord permet aux pédagogues, grâce à la distanciation de l’écrit, de prendre du recul sur sa propre relation aux situations rencontrées.
Le journal de bord n’est pas un journal intime destiné à rester secret. Ce n’est pas non plus la simple retranscription des événements successifs qui ont eu lieu sur la journée. Il s’agit d’un travail réflexif à destination de personnes extérieures à qui on souhaite faire partager ses observations. Le journal de bord est la propriété du pédagogue : il le conserve en permanence et communique seulement les contenus qu’il souhaite faire partager.
Généralement, la technique du journal de bord doit faire l’objet d’un apprentissage qui libère l’écriture de censures qui couramment sont des autocensures du pédagogue lui-même.
Le pédagogue de rue écrit chaque jour (une demie heure minimum pour permettre une progression), dès qu’il est en rapport avec son terrain professionnel. Si cet outilest utilisé dans le cadre d’une formation continue, il sera aussi tenu pendant les jours de formation. Le pédagogue de rue dispose ainsi d’un outil qui lui permet de matérialiser le lien entre la théorie et la pratique. On peut rencontrer une tendance à séparer ces deux mondes, alors que l’objet de la formation est surtout celui de les lier.
L’écriture n’est pas un acte naturel. Le formateur doit aider le pédagogue de rue à trouver le moment propice pour écrire son journal de bord. Certains préfèreront écrire sur leur lieu de travail pour ne pas ramener de travail à la maison, d’autres préfèreront l’écrire chez eux, pas peur d’être questionnés par des collègues sur cet outil qui pourrait parler d’eux, ou pas peur d’être relus à leur insu, s’ils ont oublié leur journal au bureau. D’autres préféreront écrire hors travail et hors domicile, sur le chemin du retour par exemple (en bibliothèque publique, ou dans un bistro). Enfin, écrire le soir directement, ou le lendemain matin … L’idée est de permettre à chaque pédagogue de rue de se rendre compte que ce n’est pas un outil standard, qu’il est personnel et que chacun doit trouver le moyen de se l’approprier.
Dans un premier temps, il s’agira pour le pédagogue de renouer avec l’écriture. Il doit s’entraîner quotidiennement au début car la progression de l’outil dépendra de la régularité de son utilisation. Une supervision de la pratique est à mettre en œuvre au moins une fois par mois (différents ateliers sur une journée). Ce temps de mutualisation permettra au pédagogue d’échanger avec ses collègues (de travail ou de formation) à partir d’extraits issus de son journal de bord et abordant des situations professionnelles récentes. Chacun enrichira sa manière d’écrire grâce à cette mutualisation. Des exemples concrets viendront illustrer la manière dont on peut progresser (par exemple, avoir une écriture impliquée, c’est à dire s’autoriser à expliciter ses émotions face à telle ou telle situation, permet davantage l’échange que la seule écriture descriptive). Ce travail de mutualisation se fait sur le fond et sur la forme, le fond prenant plus de place au fur et à mesure.
Nous pouvons citer les situations les plus fréquemment rencontrées qui freinent l’écriture jusqu’à parfois l’empêcher : un rapport difficile à l’écriture souvent sanctionné lors de sa vie d’élève, l’impression de mal interpréter, la peur de choquer,l’impression de mal écrire ou de ne pas répondre à la commande, la crainte de porter des jugements, la peur de dévoiler ses difficultés sur le terrain.
Un atelier en petit groupe (5 maximum) permet à chacun d’exposer une situation, qui sera débattue. Les pédagogues de rue, après avoir posé des questions à l’auteur pour lui permettre d’expliciter la problématique qu’ils souhaitent aborder, tenteront de partager des pistes de solution.
Un des pédagogues en formation est animateur de ce temps de travail. Son rôle est de :
Chaque petit groupe de 5 participants peut se retrouver ensuite en grand groupe (peut-être réalisé avec au maximum une vingtaine de participants) pour évoquer les thèmes abordés au sein de chaque atelier. Le formateur et les pédagogues en formation chercheront ensemble des références théoriques sur les thèmes abordés en petit groupe (ex : sociologie des organisations, psychologie sociale, …). Des textes courts à lire seront sélectionnés, l’idée étant de donner envie de puiser dans la théorie pour enrichir sa pratique.
Tout en accompagnant la démarche ethnographique, le journal de bord permet au groupe de pédagogues de rue de se constituer au fil des mois un corpus théoriquequi fait sens. Cette base théorique commune participera à l’analyse de leurs pratiques professionnelles.
Le journal de bord est particulièrement adapté dans le cadre d’une formation en alternance (pratique de terrain et enseignement théorique). Il a déjà été expérimenté comme outil méthodologique pour la rédaction de mémoire de formation, à condition de compléter son utilisation par une relecture thématique, par un travail avec le pédagogue sur la notion d’historicité afin d’expliciter son point de vue subjectif sur les situations vécues et décrites dans son journal de bord et enfin par un atelier d’écriture lié à l’analyse institutionnelle.